L’uchronie ou comment réécrire l’histoire
L’uchronie ou comment réécrire l’histoire
Blaise Pascal a écrit : « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » A quoi tient la grande histoire ? Qui ne s’est jamais demandé ce qui aurait pu se passer, et donc ce qui aurait dû se passer, si un événement s’était déroulé différemment ? Si Jules César avait perdu à Alésia. Si Napoléon avait triomphé à Waterloo. Si la France avait continué la guerre après 1940. Si Hitler avait décroché le concours des Beaux-Arts. Si l’Allemagne avait gagné la Seconde Guerre mondiale. Et si, et si… L’uchronie est un genre littéraire qui permet de réécrire l’histoire, de décrire un monde hors du temps et crédible. Passionnant, mais vertigineux au premier abord. Voici nos conseils pour se lancer dans l’écriture d'une uchronie.
Être rigoureux pour être crédible
Le point de départ d’une uchronie est de partir d’une époque de l’histoire, puis d’en changer un seul élément pour ensuite décrire les événements qui en découleront. Un détail, et tout bascule. Écrire une uchronie revient à imaginer une histoire alternative, tout en faisant preuve de rigueur historique et de réalisme. Elle relève autant de l’histoire que de la littérature. Cela requiert une préparation sérieuse et des connaissances solides. Un mot d’ordre : votre monde alternatif doit être crédible. L’apparence de réalité est essentielle. Le lecteur ne doit pas perdre de vue la réalité.
Une méthode quasi-scientifique en 4 étapes
1. Trouvez votre point de divergence : identifiez un moment clé de l’histoire et faites-lui prendre un autre tournant. Ce sera la base de votre uchronie. Une bataille perdue, une décision politique différente, une catastrophe naturelle qui ne se produit pas, la mort d’un dictateur, etc. Prenez votre temps, réfléchissez bien. Si le point de divergence est bancal, votre uchronie sera bancale.
2. Créez votre monde alternatif : une fois votre point de divergence choisi, laissez parler votre imagination pour donner vie à un monde alternatif cohérent. Comment ce changement aurait affecté la politique, l’économie, les mœurs, la culture et la vie quotidienne d’un pays ? Tout doit s’emboîter, coexister de façon logique. Le lecteur doit croire à votre monde qui doit rester vraisemblable.
3. Documentez-vous : impossible de faire l’impasse sur les recherches historiques. Pour bien réécrire l’histoire, il est indispensable de connaître et comprendre l’époque qui vous intéresse. Plongez-vous dans les détails, maîtrisez les dynamiques sociales et politiques, étudiez les courants culturels, décortiquez les mœurs. Vous pouvez faire des fiches thématiques (politique, culture, société, etc.). Créer une chronologie détaillée de la vraie histoire et de votre monde alternatif peut aussi s’avérer utile pour éviter et repérer les incohérences : notez les dates clés, les inventions, les guerres, les traités, les mouvements artistiques, politiques et sociaux. Votre modification du cours des choses doit être logique et convaincante. La rigueur historique est le seul moyen de donner de la crédibilité à votre roman.
4- Misez sur des personnages vraisemblables : appliquez-vous à créer des personnages riches, complexes, ancrés dans l’époque choisie. Des personnages bien développés donneront à votre uchronie une dimension humaine et émotionnelle essentielle pour croire à votre récit.
Eric-Emmanuel Schmitt et Michel Pagel : paroles d’experts
Dans son bestseller La part de l'autre, Eric-Emmanuel Schmitt imagine, à travers deux récits parallèles, le monde si Hitler était devenu un artiste. Sur Europe 1, en 2014, il avait évoqué « des années et des années de travail » malgré sa « bonne connaissance » de la période. « J’ai fait des arbres des possibles. J’ai reconstitué une histoire de l’Allemagne, de l’Europe et donc du monde où il n’y aurait pas eu Adolf Hitler et sa composante antisémite. J’ai écrit à la fois l’histoire d'Adolf Hitler, le vrai, celui qui rate les Beaux-Arts, qui va devenir un clochard puis qui va être socialisé par la guerre et ensuite, va mener la carrière politique que l'on sait pour aller jusqu'aux atrocités qu'on connaît. Et de l’autre côté, Adolf H, le même, mais qui réussit l’école des Beaux-Arts et qui va, lui, se construire plus du tout sur la frustration, le manque et sur une interprétation paranoïaque du monde. »
Et Michel Pagel, auteur de plusieurs uchronies, comme Orages en terre de France où la Guerre de cent ans a tourné à la Guerre de mille ans, de compléter, toujours sur Europe 1 : « En règle générale, il faut que tous les éléments qui ne relèvent pas du postulat science-fictif proprement dit soient parfaitement exacts. Il ne suffit pas de dire que Napoléon a perdu à Austerlitz, par exemple, encore faut-il expliquer pourquoi et de manière convaincante, donc étudier l’histoire, comprendre les mécanismes politiques de l'époque, le schéma de la bataille concernée, et se demander comment le sort aurait pu tourner en sens inverse. Sans faire appel à des solutions de facilité, comme un deus ex machina tel qu’un extraterrestre aux pouvoirs surpuissants. » Le mot de la fin pour Eric-Emmanuel Schmitt qui évoque l’uchronie en parlant d’« un processus complexe, voire piégeant ».
Crédit photo : Siala/Pixabay
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